Voici un compte-rendu de la présentation de Georges Fabre que j'ai proposé à l'occasion de la journée du patrimoine dimanche 15 septembre 2013. Nous étions reçus chez l'actuel propriétaire de la maison de Georges Fabre, Monsieur Philippe Debary.

 

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"Je me suis posais la question de savoir pourquoi et comment une personnalité comme Georges Fabre était venue s’installer ici à Cardet. Avant d’avoir une réponse beaucoup plus rationnelle de la part de Philippe Debary, laissez-moi vous faire part de ma réflexion :

          Cardet est à équidistance de Nîmes et du Mont-Aigoual. La belle affaire me direz-vous ! Je vous répondrais la bonne affaire si Georges Fabre n’avait pas été conservateur des Eaux et forêts à Nîmes et si le Mont-Aigoual n’était pas indissociable de Georges Fabre. Car si Georges Fabre doit sa renommée au Mont-Aigoual, le Mont-Aigoual doit son existence à Monsieur Fabre.

          Pour ma part, je vais donc vous présenter l’œuvre de Georges Fabre et je laisserai le soin à Philippe de commenter ensuite sa vie privée ou encore d’intervenir pour apporter informations ou rectifications à ce que je vous aurai dis.

Mont-Aigoual, Cardet, Nîmes

 

La France du début du XIX° siècle est une France qui est en train de se déboiser. Deux facteurs sont en cause :

·      Un facteur industriel : avec l’’activité intensive des industries consommatrices de bois (verreries, forges…).

·       Un facteur agricole : Le surpâturage qui est une alternative aux crises séricicoles de ce milieu du XIX° siècle.

 

Mais si la France se dote d’une loi dès 1860 sur le reboisement de la France (loi RTM), s’est surtout la conséquence de la série de catastrophes naturelles (entendez  par là inondations) qui auraient pour cause première un manteau végétal quasi nul ne jouant pas son rôle de régulateur des rivières torrentielles.

          C’est donc sous le Second Empire de Napoléon III que vont être entrepris les grands reboisements en France : 2 millions d’hectares seront reboisés, à raison de 100 000 hectares par an ! Vous avez tous en tête les immenses étendues de pins maritimes qui bordent les Landes de Gascogne : c’est Napoléon III ; les grandes forêts de Sologne ou de Champagne : c’est Napoléon III. Le reboisement du Mont-Aigoual débute aussi sous napoléon III.

 

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C’est ici que notre ami Georges Fabre entre en jeu. Fils d’un père lozérien professeur de Mathématiques et d’une mère anglaise, Georges Fabre réussit d’excellentes études à Paris. En 1866, il sort premier de l’école forestière de Nancy. S’ouvre alors devant lui une grande carrière d’universitaire ou autre responsabilité prestigieuse. Mais non ! Au grand dam de ses pairs, il demande le poste de Garde général des Eaux et Forêts à Mende, poste qu’il obtient sans difficulté car c’est le moins demandé.

          Dès  1875, Georges Fabre prend en charge le reboisement du Mont-Aigoual, mais la loi de 1882 vient limiter celle de 1860. Ne doivent être reboisé que les espaces pour lesquels « les dangers de la dégradation sont nés et actuels ». Autant dire que ça restreint largement le champ de reboisement envisagé par Fabre. Il faut dire que la Troisième République est soucieuse de ménager son électorat paysan qui voit d’un mauvais œil ce reboisement.

      Voilà que Georges Fabre va devoir mettre tout son talent de persuasion pour convaincre deux autorités complètement différentes qui sont hostiles à un total reboisement du Mont-Aigoual : son autorité hiérarchique (l’Administration forestière) et l’autorité locale (les paysans).

·    Pour convaincre l’Administration forestière, Georges Fabre va utiliser deux arguments autant farfelus que surprenants. Il fait d’abord appel au grand dogme hydrologique de la forêt éponge qui court dans ce XIX° siècle. Théorie selon laquelle les crues torrentielles sont dues à l’absence de manteau végétal qui retient par son système racinaire les immenses trombes d’eau qui se déversent, entre autres, sur les Cévennes. Si c’est peut-être vrai pour la vallée de Valleraugue, les inondations de 1958 ou encore celle de 2002 qui touchent nos vallées cévenoles montrent que cette assertion est à prendre avec des pincettes. Son deuxième argument est celui de l’alluvionnement de Bordeaux. C’est-à-dire que les alluvions que l’on retrouve dans le port de Bordeaux et qui menace son activité portuaire proviendraient ……..du Mont-Aigoual !! Rien ne retient les crues torrentielles du Mont-Aigoual: les sédiments parcourent alors un long chemin tortueux se déversant du Mont-Aigoual dans  le Tarn, du Tarn dans la Garonne, et de la Garonne dans le port de Bordeaux. Il convainc ainsi les armateurs bordelais de financer une partie de son projet.

 

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·       Pour convaincre la population locale, c’est une autre paire de manche. Il faut dire que les autochtones voient d’un mauvais œil ce reboisement qui leur interdit toute activité pastorale, principale activité de ces paysans de montagne. Il ne faudrait pas que les jeunes plantations se fassent manger par les moutons! Une série d’actes de vandalisme va alors toucher la région : incendies volontaires, arrachage de plants… Mais Georges Fabre, qui était considéré comme un forestier social, use de deux armes pour rallier la population à sa cause. La première est sentimentale : étant lui-même protestant, il promet aux paysans cévenols qu’ils allaient retrouver le paysage de leurs ancêtres camisards. La deuxième est plus pragmatique : il embauche tout simplement la population locale à la plantation des nouvelles pousses, mais aussi à la construction de routes, de ponts, de sentiers et de chemins. Il offrait ainsi à cette population la possibilité entre reconversion ou expulsion.

 

Le résultat est sans appel : la surface forestière du Mont-Aigoual passe de 2000 hectares en 1865 à 15 000 hectares en 1909. Pour cela, 68 millions de plants ont été nécessaires. Et grâce à l’intervention de son ami botaniste Charles Flahault, le reboisement s’est fait avec une diversité d’espèces venues des quatre coins du monde. On compte aussi à son actif la création de l’Observatoire météorologique du Mont-Aigoual qui est inauguré en 1894 et l’arboretum de l’ « Hort de Dieu » avec la complicité de son ami Flahault.

         Mais voilà, en 1909, l’Administration forestière supporte mal ce forestier qui est considéré comme un marginal et qui a coûté plus de 2 millions de francs or à l’Etat. Il prend une retraite anticipée et forcée. Il ne s’en relève pas et meurt deux ans plus tard en 1911 à Nîmes. Il fait tenir une promesse à sa famille et à ses descendants de ne jamais assister à une commémoration en son honneur. Promesse  tenue en 2011 lors de la commémoration du centenaire de sa mort.

         Pour clôturer ce petit rappel historique, je terminerais par cette remarque : nous sommes au début de l’ouverture de la cueillette de champignons. Alors à tous les amateurs de champignons du dimanche ou confirmés, la prochaine fois que vous ramasserez un cèpe dans les montagnes cévenoles : asseyez-vous auprès de ce champignon, admirez-le, ayez une pensée pour Georges Fabre et dites-vous « c’est grâce à ce monsieur que ce soir je vais me faire une bonne petite omelette »."

 

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